mer.

04

mai

2011

Les « représentations », un concept de plus en plus fumigène

Je viens de recevoir dans ma boîte à lettres électronique l’annonce de parution suivante :

 

LÜDI Georges (éd.), Le plurilinguisme au travail entre la philosophie de l’entreprise, les représentations des acteurs et les pratiques quotidiennes, Bâle : ARBA n° 22, 179 p., ISBN 3-907772-21-0.

 

Il est indiqué dans le message qu’il s'agit d'un volume de contributions présentant les premiers résultats du projet européen DYLAN financé par l’Union européenne.

 

La lecture de ce projet sur ce site a immédiatement provoqué mes deux réactions suivantes :

 

1) Il est paradoxal que le site officiel de ce projet tienne lui-même aussi peu compte des exigences du multilinguisme par ailleurs clairement affirmées par les auteurs dans cet ouvrage, et par ses financeurs européens. Sauf erreur de ma part, en effet, seuls les tout premiers paragraphes de l’introduction du projet sont disponibles en français (je n’ai pas contrôlé pour la 3e langue affichée, l’allemand), encore cela ne vaut-il pas pour le schéma qui accompagne cette introduction (cf. reproduction ci-dessous). Un certain nombre de pages apparaissent avec le choix indiqué « EN FR DE » sans que la fonction soit active, et pour d’autres pages enfin on ne s’est même pas embarrassé de ces complications plurilingues...

 

2) On trouve dans le titre du projet, comme dans le « cadre analytique » (voir ci-dessous la présentation et le schéma), le concept central de « représentations », comme dans l’approche interculturelle que nous connaissons bien en didactique des langues-cultures :

 

Cadre analytique

Le projet se fonde sur quatre dimensions clés : les pratiques langagières, les représentations du multilinguisme et de la diversité linguistique, les politiques linguistiques mises en œuvre par les états ou le secteur public et les stratégies des entreprises du secteur privé, ainsi que les contextes linguistiques dans lesquels les différents acteurs interviennent ; quatre dimensions qui seront à saisir essentiellement dans leurs interrelations. Le développement et la mise en pratique des répertoires multilingues seront étudiés aussi bien au travers de ces dimensions que de leurs interrelations. 

 

Source : http://www.dylan-project.org/Dylan_fr/presentation/presentation.php consulté le 4 mai 2011
Source : http://www.dylan-project.org/Dylan_fr/presentation/presentation.php consulté le 4 mai 2011

La pertinence de ce concept de « représentation » comme lieu central des interrelations entre les éléments du cadre analytique aurait dû être questionnée au niveau de la conception elle-même du projet : les auteurs en restent en effet à ce que l’on peut appeler le « paradigme interculturel ». Je considère ce paradigme insuffisant en didactique des langues-cultures (voir par ex. les textes aux liens 2010c, 2010i et 2010j sur mon site personnel), et il l’est peut-être aussi (du moins vaut-il la peine de se poser la question) dans le domaine des politiques linguistiques.

 

Il y a en effet dans le choix fréquent de l’anglais comme langue unique dans les entreprises internationales non seulement des « représentations », mais une part d’analyse consciente et responsable aboutissant à une décision rationnelle. On peut certes critiquer cette décision, mais il faut le faire responsabilité contre responsabilité, rationalité contre rationalité, c’est-à-dire arguments contre arguments dans un débat avec des gens qu’il faut supposer a priori responsables et rationnels dans leur recherche de l’efficacité, et non victimes inconscientes et insouciantes de « fausses représentations ».

 

Il n'est pas possible de continuer à parler ainsi de « représentations » et n’utiliser que ce concept, sauf à y mettre tout et n’importe quoi, y compris ce que les philosophes analytiques appellent « les dimensions cognitive et volitive » de l’action : désirs, croyances, choix, intérêts, motifs, décisions… ainsi que les « conceptions » elles-mêmes de l’action avec leurs finalités, objectifs, principes, normes, modes opératoires, critères d’évaluation.[1]

 

Toutes ces composantes de l'action ne peuvent « tenir » dans ce concept unique de « représentations », qui est devenu aussi fumeux et fumigène dans le discours de beaucoup d’ « experts » de la Commission européenne et du Conseil de l’Europe que ne l’est celui, auquel il est historiquement attaché, d’ « interculturel ». Surtout, on se condamne à l’impuissance et aux dénonciations rituelles au seul nom de « valeurs » aussi généreuses qu’abstraites (pour respectables qu’elles soient : respect de l’altérité, protection de la diversité culturelle, etc.), à ne vouloir traiter que les images mentales terminales, et non les processus concrets et situés qui les ont générées, parmi lesquels il y a forcément de la conscience et de la rationalité.

 

J’ai l’impression que le concept de « représentations », et plus largement le paradigme interculturel, tendent actuellement à fonctionner, chez certains intellectuels humanistes (parmi lesquels on peut compter les « experts » européens en didactique des langues-cultures), de la même manière que fonctionnait celui d’ « idéologie » pour les marxistes : on est passé de la critique d’une conscience que l’on postulait fausse (parce que les acteurs étaient censés être déterminés sans le savoir par leurs intérêts de classe dominante) à des représentations que l’on postule erronées ou simplistes (les stéréotypes). Ce n’est certainement pas ainsi que l’on combat efficacement des adversaires intellectuels, comme l’a bien montré, à la fin du siècle passé, la déroute de la philosophie marxiste dans la guerre des idées.

 

Christian PUREN

4 mai 2011



[1] Cf. par ex. NEUBERG, Marc (dir.), Théorie de l'action. Textes majeurs de la philosophique analytique de l'action, Liège, Pierre Mardaga éd., 1991, 318 p. Cf. aussi, sur ce site, le Document 045 en "Bibliothèque de travail".

 

Correction d'une coquille (21 novembre 2016)

 

Une malencontreuse coquille m'a échappé pendant des années dans ce billet. Dans l'avant-dernier paragraphe, au lieu de:

Toutes ces composantes de la décision ne peuvent « tenir » dans ce concept unique de « représentations »...

il fallait lire:

Toutes ces composantes de l'action ne peuvent « tenir » dans ce concept unique de « représentations »....

La correction a été reportée dans le corps du texte tel qu'il est maintenant proposé.

 

Christian Puren

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Commentaires : 1
  • #1

    Christian Puren (lundi, 04 avril 2016 15:47)

    Addendum en date du 4 avril 2016

    La manière dont les experts de l'OCDE ont rendu compte en septembre 2015 de la première "Enquête internationale sur l'enseignement et l'apprentissage" (TALIS) est plus modeste, et plus respectueuse des enseignants : ils parlent de leur "vision constructiviste" de l'apprentissage, de leurs "convictions" quant aux pratiques de pédagogie active qui lui seraient les plus conformes, et de leur conscience d'avoir malgré tout recours à des pratiques pédagogiques passives parce qu'ils les considèrent moins contraignantes, plus adaptées au temps de classe très limité ou encore plus conformes à leur formation.

    La conclusion des experts est un bel exemple de réflexion didactique complexe:
    "Il est peu probable que le recours à un seul type de pratiques pédagogiques soit l'approche la plus bénéfique pour l'apprentissage, en particulier si les choix des enseignants sont guidés par leur manque de préparation ou de temps pour l'adoption d'une approche plus active. Les méthodes pédagogiques actives et celles plus traditionnelles devraient au contraire être combinées pour trouver un juste équilibre entre d'un côté, les contraintes du programme scolaire et de temps, et de l'autre, les convictions des enseignants et la nécessité d'encourager une approche active de l'apprentissage."

    La seule réserve que je ferais à ce compte rendu porterait sur cette idée exprimée d'un "juste équilibre" (voir la fin de la citation ci-dessus): cet équilibre ne me paraît ni possible, ni souhaitable, la gestion de la complexité amenant forcément, pour gérer les contradictions, à utiliser à certains moments des approches plus transmissives, à d'autres moments des approches plus actives. Sur cette question, voir les deux documents suivants, sur mon site:

    - "Tableau des oppositions méthodologiques fondamentales", où l'on trouve l'opposition entre la "méthode transmissive" et la "méthode active", et la "remarque 3" en bas de page, www.christianpuren.com/bibliothèque-de-travail/008/;

    - "Perspective objet et perspective sujet en didactique des langues-cultures", chap. 3, "Objet-sujet en méthodologie et en formation", mes observations concernant la position du didacticien René RICHTERICH (1992), www.christianpuren.com/mes-travaux/1998f/.

    Référence du document de l'OCDE:
    "L'enseignement à la loupe. Convictions et pratiques pédagogiques", www.oecd.org/fr/edu/scolaire/TiF-13-Convictions-et-pratiques-pedagogiques.pdf (dernière consultation 4 avril 2016).