lun.

15

avril

2013

"Contact" et "conflit" : critique de l'idéologie interculturaliste

A deux ou trois reprises, dans des articles et conférences, j'ai eu à citer ces lignes d'un enseignant  d'allemand, écrites en France à la fin du XIXe siècle, à une époque où l'esprit de la "revanche" contre la Prusse y était particulièrement puissant et généralisé :


Plus que jamais nous avons besoin de pénétrer l'âme des nations étrangères pour pouvoir surprendre en elles, comme elles essayent de surprendre en nous, les possibles et presque certains ennemis de demain. Or comment pourrions-nous élargir à ce point de vue l'horizon intellectuel de la jeunesse française, si ce n'est en lui faisant expliquer à fond les textes les plus probants des civilisations rivales de la nôtre ?

ALCESTE Steph. [pseudonyme]. 1891. Revue de l'Enseignement des Langues Vivantes, n° 2, avril 1891, pp. 49-53.


A l'une de ces occasions, en 2008, je commentais ainsi ce passage, en m'inspirant de l'actualité de cette année-là :


Cette citation nous rappelle ici qu’il n’y a pas si longtemps en Europe, et de nos jours encore dans le monde, l’interculturel le plus fréquent n’était pas/n’est pas celui que nous pouvons concevoir dans l’Europe pacifiée et individualiste qui est la nôtre, où nous pouvons heureusement nous permettre de penser l’interculturel sur le mode de la rencontre enrichissante entre des individus porteurs de cultures différentes. Mais il ne faudrait pas oublier que l’Irak à l’Ouganda, de la jungle colombienne au Thibet, l’interculturel dominant de notre actualité est celui de l’affrontement, et d’un affrontement collectif, que ce soit celui des ethnies, des idéologies, des nations ou des civilisations.

"La didactique des langues-cultures entre la centration sur l'apprenant et l'éducation transculturelle" http://www.christianpuren.com/mes-travaux-liste-et-liens/2008a/, version écrite, pp. 8-9

 

J'ai trouvé récemment d'autres exemples actuels chez Ian Buruma, professeur d'origine chinoise installé aux USA depuis 2005 et "l'un des intellectuels les plus en vue aux Etats-Unis", dans sa réponse à une question du correspondant du journal Le Monde à New-York :


Et le regard des Chinois sur les Etats-Unis, comment évolue-t-il ?
Tout dépend de quels Chinois on parle, mais, pour résumer, c'est attirance-répulsion. Surtout parmi les classes éduquées qui rêvent d'envoyer leurs enfants dans les universités américaines et en même temps peuvent être emplies de ressentiment à l'égard d'une Amérique qu'elles perçoivent comme hostile, pour beaucoup à cause de la propagande de leur gouvernement. Du communisme comme justificatif du pouvoir il ne reste rien. Le nouveau dogme est un nationalisme fondé sur l'exacerbation d'un sentiment victimaire vis-à-vis du Japon et des Etats-Unis. En Chine, à Singapour, en Corée du Sud, on constate une forte ambivalence typique de certaines élites, par ailleurs fortement occidentalisées, pour qui le XXIe siècle sera asiatique. Dans les années 1960, au Japon, a émergé une nouvelle droite ultranationaliste, dont les représentants les plus virulents étaient professeurs de littérature allemande ou française. Ils voulaient se sentir acceptés, légitimes en termes occidentaux, et se sentaient rejetés. C'est ce que ressentent aujourd'hui les nationalistes chinois.

Ian Buruma, "Le modèle chinois ébranle les certitudes américaines". Propos recueillis par Sylvain Cypel. Le Monde Culture et Idées, 7 janvier 2012


Au hasard du traitement de mes messages, hier matin, je suis tombé sur un bel exemple de cet élément caractéristique de l'idéologie interculturaliste, que l'on retrouve très présent en didactique des langues-cultures, à savoir l'idée que le contact serait en soi pacifique et positif, et qu'il ne produirait forcément qu'une meilleure connaissance, compréhension et respect de l'Autre. Il s'agit de l'annonce, sur le site Calenda.org, d'un colloque intitulé "Espaces frontaliers : zones de contact / zones de conflit ?" qui aura lieu le 25 avril prochain à Liège :

 

Les journées d’études interuniversitaires « frontières » organisées à l’université de Liège se proposent d’établir un bilan annuel de l’avancement de la recherche sur la notion de frontière et de limite dans une perspective diachronique et pluridisciplinaire. Après s’être interrogés sur le concept de frontière (Frontières fixes et mouvantes, espaces, temps, imaginaires – avril 2011) et sur le contexte et les circonstances de leur tracé à travers l’histoire (Penser la frontière entre Meuse et Rhin – mai 2012), les jeunes chercheurs à l’initiative de ce projet se proposent d’accorder leur attention aux hommes et aux femmes qui ont vécu ou vivent aux confins d’un territoire, à ceux qui ont gardé, transgressé, passé les limites quelles qu’elles soient, à la manière dont ils ont perçu et / ou subi l’évolution des tracés ou encore à la manière dont on leur a présenté ces changements. La définition et la perception de la frontière envisagée tantôt comme une zone de rencontres, d’échanges (matériels et culturels), de regroupements (politiques et sociaux), tantôt comme une zone de confrontation ou de fracture politique, économique, militaire, culturelle (…) seront donc au cœur de la réflexion qui sera menée durant ces deux jours. 

calenda.org/244171


Comme on le voit dans le titre, puis dans le texte de présentation, l'opposition "contact / conflit" implique d'attribuer exclusivement au mot "contact" une connotation positive, alors que ce terme, en français comme dans toutes les autres langues que je connais,  n'implique pas en lui-même que ce contact soit pacifique et profitable. En langage militaire, par exemple, on dit "aller au contact de l'ennemi" : le contact peut être recherché pour le conflit, comme il peut être source de conflit. La guerre des tranchées, pendant la guerre 14-18, a été une des formes historiques de la "rencontre" franco-allemande, avant que la création de l'OFAJ (Office Franco-Allemand pour la Jeunesse), créé à la suite de la démarche de réconciliation entre les deux nations initiée par De Gaulle et Adenauer, ne cherche enfin, et heureusement, à installer dans la durée une autre forme de contact...


Ce colloque de Liège est un colloque de "jeunes chercheurs", mais la jeunesse n'est pas une raison pour oublier les leçons de l'histoire, d'autant plus qu'en cette affaire elles permettraient de soumettre l'un des concepts clés de ce colloque (le "contact") à un questionnement idéologique qui me paraît indispensable... et pas seulement dans la discipline Didactique des langues-cultures.

 

PS. Ce post a été transmis aux organisateurs du colloque, pour commentaire éventuel.

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