Le "faire ensemble" plus pertinent que le "vivre ensemble" (Vincent GEISSER, sociologue)

 

Dans un dossier de la revue Le courrier de l'Atlas consacré au "vivre ensemble" (n° 212, janvier 2018, p. 28), Vincent GEISSER, présenté comme "politologue et sociologue, chargé de recherche au CNRS et à l'IREMAM (Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman)", a choisi de prendre dans son interview le contre-pied du thème imposé. Morceaux choisis.

 

[Le vivre-ensemble] est une posture intellectuelle, politique et sociétale qui prône la tolérance, l'antiracisme et l'anti-discrimination. Mais la formule est devenue un fourre-tout. [...]

Le discours du vivre-ensemble sert de plus en plus à masquer notre incapacité à agir ensemble. En France, nous sommes à la fois ceux qui dénoncent et ceux qui participent du problème. À titre personnel, la notion d'"en commun" me paraît plus pertinente, [c'est-à-dire] la défense de valeurs communes et le "faire-ensemble". À savoir, bâtir des actions et des projets communs sur les questions d'exclusion et d'égalité. Dans le contexte actuel, avec la crise des financements publics, le retrait de l'État d'un nombre de territoires, le marasme du secteur associatif et de l'éducation populaire, le faire-ensemble est en danger. On constate qu'il y a de plus en plus d'associations qui luttent contre les discriminations, mais de manière très segmentée. [...] Nous sommes incapables de penser ensemble les logiques de discriminations dans un mouvement commun.

[...] Il est plus facile de créer une petite structure qui va défendre les siens plutôt que de construire avec des gens différents, de l'"en-commun". On rejette cette complexité en lui préférant la simplicité de la segmentation: l'entre-soi social, religieux, professionnel... n'ai jamais été aussi fort.

 

On retrouve chez ce sociologue la même mise en avant du "commun" au lieu des "différences" et des "identités", et du "faire ensemble" au lieu du "vivre ensemble", que chez le sinologue François Jullien (cf. mon billet de Blog-Notes du 20 décembre 2016. C'est une nouvelle confirmation - s'il en était encore besoin - du fait que l'émergence de la perspective co-actionnelle / co-culturelle à côté du couple approche communicative / approche inter-culturelle, à partir des années 2000, provient d'une prise de conscience d'enjeux qui vont bien au-delà de la seule didactique des langues, mais à laquelle elle apporte sa contribution.

 

L'interview de Vincent Geisser était encore disponible le 17 août 2018 sur le site du Courrier de l'Atlas.

 

Postcripta

 

1) Juste avant de publier, je lis ces deux annonces pour la version en français et la version en anglais du même numéro de revue (je souligne) :

 

- Les Cahiers de recherche du GIRSEF - N° 110, septembre 2017- "'Faire société' dans un monde incertain. Quel rôle pour l'école ?"

- Les Cahiers de recherche du GIRSEF - N° 111, septembre 2017- "Living together in an uncertain world. What role for the school ?"

 

No comment...

 

2) Autre exemple de la confusion fréquente, au moins dans leur emploi, entre le vivre ensemble et le faire ensemble, ces deux passages extraits d'un Dossier de veille de l’IFÉ (n° 124, avril 2018, Lyon : ENS) réalisé par GIBERT Anne-Françoise intitulé "Le travail collectif enseignant, entre informel et institué" consultable et téléchargeable en ligne :

 

En France le modèle dominant de l’éducation valorise plutôt la performance individuelle de l’enseignant.e comme des élèves. Constatant la plus-value cognitive du travail collectif, de nombreux auteur.e.s plaident pour une école du vivre ensemble, qui éduque à la solidarité et à la coopération, pour une école apaisée, avec plus d’interactions entre les différentes parties prenantes (Durpaire & Mabilon-Bonfils, 2013), voire pour une école conviviale (Flahault, 2014).

[...]

La formation au "travailler ensemble" n’est pas encore inscrite dans la formation des enseignant.e.s, elle pourrait englober la formation à la résolution de conflits [...].

 

Christian PUREN, 28 mai 2018