Le journal en ligne eldiario.es publie une intéressante interview de Cristian Olivé, enseignant de "Lengua y Literatura (Lettres modernes) dans l'enseignement secondaire à Barcelone:
Cristian Olivé, de defender las pantallas en el aula a alertar contra la IA: “Deja el aprendizaje en una situación letal”, eldiario.es, 30 06 2026.
Passionné jusqu'à présent des technologies numériques et persuadé de la nécessité de les introduire en classe, il confie son désarroi face à la disruption provoquée par l'IA (ma traduction) :
J'ai toujours défendu l'introduction (des outils numériques), oui. Pas forcément avec un téléphone portable à la main, mais peut-être en imitant le langage des réseaux sociaux pour les motiver, afin que le monde réel fasse également son entrée dans la salle de classe. Mais ce à quoi je ne m'attendais absolument pas, c'était l'arrivée de l'IA. Il faut enseigner dans des environnements numériques, aller au-delà du livre, mais l'IA est en train de changer la donne. Elle rend le processus d'apprentissage beaucoup plus limité, moins complexe, car les élèves réalisent de moins en moins de tâches par eux-mêmes. Cela les place dans une situation critique. (...)
J'essaie parfois d'établir un parallèle avec l'émergence de Google, avec les sites web du genre « Rincón del Vago » à l'époque, on a aussi dit la même chose de la calculatrice… Lorsque les moteurs de recherche sont apparus, on s'est également interrogé sur le rôle de l'enseignant. Mais le fait est que, pour accéder à l'information, il fallait la sélectionner. Aujourd’hui, il suffit d’une question pour qu’on te donne tout. Et cela se fait à partir d’un algorithme, d’intérêts et d’une idéologie. Par conséquent, cela limite ce que tu apprends et la manière dont tu l’apprends.
Et il alerte sur le désarroi général des enseignants, qui ne peuvent plus donner de tâches en dehors de la classe parce que leurs élèves utilisent systématiquement ChatGPT:
Nous sommes complètement perdus, car nos repères ont été bouleversés, tout comme les directives du ministère de l'Éducation concernant l'évaluation des compétences, que nous ne pouvons plus réaliser. Et il vaut la peine de prendre le temps de s'arrêter et d'écouter cette angoisse des enseignants. La compétence en communication est en danger, tout comme celle d'apprendre à apprendre. La sélection de l'information aussi. Et la créativité, qui relie les matières et les disciplines, également. L'IA tue la créativité.
Je ne vois pas personnellement de solution en dehors du fait de basculer en travail collectif en classe toute une partie du travail qui auparavant était donné en travail hors-classe, tout particulièrement le travail de production, qui est essentiel dans l'enseignement des langues parce qu'il correspond au niveau de compétence visée des formes langagières, celui du réemploi en situation de communication et d'action. Et concevoir le travail à la maison comme la préparation individuelle du "vrai" travail d'apprentissage, qui se réalisera en classe. On retrouve là l'idée au fondement de la classe inversée, mais il faudra tenir compte, dans l'enseignement des langues, de ses effets pervers potentiels qui ont pu m'amener à la considérer dans cette discipline comme une "innovation réactionnaire" (Puren 2018a, 2017d).
Paradoxalement, alors que beaucoup de responsables éducatifs voient dans l'IA une occasion rêvée d'économiser des heures de cours et des postes d'enseignants, ce qui se profile, c'est la nécessité de prévoir pour la classe des séquences plus longues donnant du temps à la gestion partagée de tâches complexes, avec des enjeux forts de production commune et une présence affirmée de l'enseignant qui puissent imposer, face à l'assistance de l'IA, la nécessité et l'intérêt de l'assistance du collectif et de l'enseignant.
Christian Puren, 02 06 2026
