Un rapport de l’inspection générale de l’éducation nationale sur l’évaluation des enseignants, ou le syndrome du réverbère
Analyse critique de : L’évaluation des enseignants. Rapport n° 2013-035 à Monsieur le ministre de l’Éducation nationale, Brigitte DORIATH, Reynald MONTAIGU, Yves PONCELET, Henri-Georges RICHON, Inspecteurs généraux de l’éducation nationale. Rapport remis en avril 2013, rendu public en juillet 2013. Version corrigée en date du 4 novembre 2013.
PUREN_2013j_Analyse_Rapport_IGEN_évaluat
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Lettre du 30 septembre 2013 accompagnant l'envoi de l'analyse du rapport à Vincent Peillon, Ministre de l'Education nationale.

Résumé

 

Cette longue analyse (35 pages pour un rapport de 58 pages) présente dans une première partie la stratégie utilisée par les auteurs au service de leur objectif principal, qui est de défendre la visite individuelle d'inspection des enseignants telle qu'ils la conçoivent, de manière très traditionnelle, avec une double fonction sommative et formative et dans une perspective très hiérarchique et normalisatrice. A cet effet, ils mettent l'accent sur les critiques concernant les autres éléments du "système global" d'évaluation des enseignants (dans lequel entrent aussi les bilans individuels et collectifs, l’évaluation administrative, la notation, les promotions et la formation continue); ils écartent la question des modalités différentes d'évaluation de l'enseignement plus modernes et innovantes (l'évaluation collective et l'auto-évaluation); enfin, ils gèrent leurs sources documentaires (références bibliographiques et citations) à leur convenance, sans aucun respect des normes universitaires, alors même qu'ils affirment s'appuyer sur la recherche.

 

La seconde partie analyse la manière dont les auteurs conçoivent leur coeur de métier, à savoir l'observation d'une séquence individuelle d'enseignement. Ils proposent pour son évaluation une "trame" (un schéma de classe) présenté à la fois comme leur modèle d'inspection et le modèle d'enseignement le plus efficace, et qu'ils justifient par des "acquis" de la recherche qui feraient consensus parmi les chercheurs, alors qu'ils ne citent jamais le moindre auteur à l'appui de leurs affirmations.

 

Cette analyse débouche sur deux conclusions:

 

1) "La conception que les auteurs de ce rapport ont de leur métier d’inspecteur et du métier des enseignants est à mille lieues des exigences de l’innovation, de la recherche et des standards internationaux. L’écart entre ces exigences et le modèle de séquence de classe qu’ils proposent ici est véritablement grotesque."

 

2) Depuis quelques mois, le ministre Vincent Peillon incite fortement les inspecteurs (IG, IPR-IA et IEN) à s'investir dans la formation pédagogique et didactique des enseignants-stagiaires de 2e année d'ÉSPÉ. Or, étant donné l'effet de modélisation très fort du modèle d'inspection sur les attentes des étudiants stagiaires de 2e année d'ÉSPÉ et sur les pratiques de formation des tuteurs de terrain, "la participation directe des inspecteurs à la conception des modules de formation en ÉSPÉ  et d’une participation sur la base des conceptions que les auteurs de ce rapport ont d’une 'séquence d’enseignement efficace', est pour la formation de ces enseignants-stagiaires l’assurance d’un scénario catastrophe."

 

Ce que montre ce rapport à tous points de vue lamentable, c'est qu'il ne pourra pas y avoir de refondation de l'école sans refondation de l'inspection.

Diffusion

 

- Cette analyse a été envoyée ce 30 septembre 2013 au ministre Vincent Peillon (copie de la lettre d'accompagnement). Je tiendrai bien entendu les lecteurs de mon site au courant d'une éventuelle réponse de son cabinet.

 

- Republication du texte le même jour par Philippe MEIRIEU dans la rubrique "Forum et contributions" de son site.

 

- Annonce de la publication du texte sur le site de l'APLV le même jour.

 

- Annonce de la publication du texte dans l'Expresso du 1er octobre 2013 sur le site du Café pédagogique.

 

À suivre…

Note en date du 2 octobre

Le hasard fait parfois bien les choses. Le Café pédagogique publie, ce 2 octobre 2013, une courte interview du secrétaire général du SIEN UNSA, syndicat des inspecteurs du primaire.

 

Titre de l'article et présentation par François Jarraud:

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Des inspecteurs bienveillants, tout de suite ? 

Réuni le 1er octobre à Paris pour son congrès national, le SIEN Unsa, principal syndicat des inspecteurs du primaire, veut incarner une nouvelle inspection. Pour Patrick Roumagnac, réélu secrétaire général du syndicat, il faut construire une relation de confiance avec les enseignants. Mais voilà, spontanément la machine Education  nationale fonctionne autrement. Changer son logiciel est un vrai projet...

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Réponse rapportée de Patrick Roumagnac à la question "Comment évaluer les enseignants ?"

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 "Il faut passer de l'encadrement qui est là pour contrôler à un encadrement qui aide et accompagne", affirme Patrick Roumagnac.  "Il faut construire une autre relation aux enseignants faite de respect et de confiance. On en a besoin pour faire évoluer l'école". Le Sien ne fait plus du corps unique d'inspecteurs son objectif principal. Totalement mobilisé pour la refondation de l’École, il veut jouer sa part en retricotant du relationnel entre inspecteurs et enseignants.

 

C'est aussi une façon de reconnaître que la situation s'est beaucoup détériorée ces 10 dernières années. Les IEN sont devenus les auxiliaires d'une politique de pilotage par les résultats. "Évidemment il faut garder les résultats", dit P. Roumagnac. "Mais prétendre piloter la base avec des tableaux Excel n'est plus possible. C'est détestable... On est dans un système qui a instillé le doute à la place de la confiance. Il faut construire un système basé sur la confiance. On fera évoluer ainsi la société à travers l'école. Il faut donc également changer l'évaluation des enseignants. "Évaluer ce n'est pas un pouvoir", assure P Roumagnac, "mais un service.  Il faut impliquer les enseignants dans leur évaluation et resituer l'action de l'enseignant dans une équipe. On évalue le travail réalisé qui n'est jamais totalement celui d'une personne".

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Je ne sais pas s'il s'agit seulement de bonnes intentions, ou si ce syndicat se donnera/aura les moyens de faire réussir cette réforme du "système" de l'inspection (et pas seulement pour l'enseignement primaire), mais je ne peux que pointer l'énorme distance entre la conception que ce syndicat déclare avoir de l'inspection, et celle qui se dégage du rapport d'avril 2013. Et aussi noter chez son secrétaire général la même idée sur laquelle je terminais mon analyse de ce rapport, à savoir la nécessité, pour un véritable refondation de l'école, qu'il y ait une profonde réforme de l'inspection.

 

Christian Puren