jeu.

06

juin

2013

La sociologie de Michel Crozier et la didactique des langues-cultures (hommage)

Olivier BORRAZ, Erhard FRIEDBERG et Christine MUSSELIN, chercheurs au Centre de sociologie des organisations (Sciences-Po-CNRS) ont publié dans le jounal Libération du 3 juin 2013 un long article nécrologique en hommage au sociologue français Michel CROZIER, fondateur de ce Centre de recherche.


J'en reproduis ci-dessous quelques passages.


[…] L'apport de Michel Crozier est singulier. Car c'est la manière même de faire de la sociologie qu'il a contribué à transformer. Il a défendu une posture intellectuelle que l'on peut résumer par la curiosité. […] Elle donne toute sa place à l'enquête, ce patient travail de terrain fait d'entretiens avec les acteurs qui participent au fonctionnement des organisations, à la conception des politiques, à la régulation des marchés.

 
Cette immersion dans le terrain suppose de la part du sociologue une grande modestie, une capacité d'écoute et un respect pour les acteurs avec lesquels il s'entretient. Elle est indispensable pour comprendre ce qui les motive et ce qui les fait tenir ensemble - ou les oppose.

 
Cette démarche d'enquête se prolonge dans une posture d'analyse qui repose sur un parti pris philosophique: celui de la liberté et de la rationalité des acteurs. Il s'agit certes d'une liberté contrainte et d'une rationalité limitée, mais elles sont néanmoins réelles: les acteurs ont toujours le choix et ils ont de bonnes raisons d'agir comme ils le font. Le rôle du sociologue consiste à restituer les contraintes qui pèsent sur les acteurs et les raisons qui leur font prendre une décision ou adopter un comportement.
Mais, à la différence d'autres approches en sociologie, cette analyse ne découle pas d'un cadre théorique préexistant; elle s'appuie sur le croisement des données elles-mêmes. Bref, il s'agit de comprendre les processus qui conduisent la réalité à être bien plus complexe que les représentations qui en sont données - mais dont on peut rendre compte de manière claire. La démarche de Michel Crozier a souvent été associée à une démarche d'intervention - généralement pour la critiquer.

 
[…] Mais cette volonté constante d'améliorer la régulation de nos sociétés, le souci de faire prendre conscience aux dirigeants que les comportements de leurs subordonnés sont plus riches d'enseignements qu'ils ne l'imaginent, cette obsession de rendre compte de l'épaisseur des organisations face aux représentations plates de leurs dirigeants, et surtout le projet de reconnaître aux acteurs une plus grande autonomie sans déresponsabiliser le sommet, tout cela constitue des objectifs toujours d'actualité.
La démarche croziérienne se caractérise, enfin, par une très grande ouverture intellectuelle. Loin d'être un cadre d'analyse total, elle permet d'engager le dialogue avec d'autres approches méthodologiques, conceptuelles ou théoriques en sociologie, en science politique, en gestion voire en histoire.

 
(Les principes de Michel Crozier :) la primauté à l'enquête de terrain; la formation à la recherche par la recherche, qui se traduit par la place centrale des doctorants dans le laboratoire et des méthodes pédagogiques qui refusent le dogmatisme; la force du groupe, qui conçoit la recherche non comme un acte solitaire mais comme une démarche collective.

 
Mais tout cela ne serait rien sans cette grande curiosité qu'il nous a apprise et sans cette conviction que nous partageons avec lui, à savoir que nos travaux peuvent faire avancer la compréhension de nos sociétés, mais aussi contribuer à les rendre plus justes.

 

Je retrouve dans ce texte, pour ma part :


- La même conception de l'objet d'analyse, que je définis en didactique des langues-culture comme le processus complexe d'enseignement-apprentissage.


Cf., ici, le projet qui est de "comprendre les processus qui conduisent la réalité à être bien plus complexe que les représentations qui en sont données".


- Le même objectif interventionniste d'amélioration de la situation.

 

Cf., ici, la volonté de "contribuer à rendre (nos sociétés) plus justes".

 

- Ainsi que toute une série de correspondances avec ma propre conception de la recherche dans ma discipline, dont j'ai présenté les principes dans mon manifeste de 2003(b) intitulé "Pour une didactique comparée des langues-cultures".


Dans ce texte, je présentais ma conception de la recherche au moyen d'un certain nombre d'approches, en particulier:


- "L'approche compréhensive (la centration sur les acteurs)"

 

Cf., ici, "un parti pris philosophique: celui de la liberté et de la rationalité des acteurs", "le projet de reconnaître aux acteurs une plus grande autonomie".


- "L'approche environnementaliste (la contextualisation)"

 

Cf., ici, la place accordée à l'enquête, qui ne s'explique pas seulement par la curiosité du chercheur, mais aussi et surtout par l'idée que la centration sur les acteurs amènent forcément, pour saisir leur intentionnalité, à les comprendre en action dans leur propre environnement.


- "L'approche qualitative (la conceptualisation interne)" : je m'appuyais implicitement, pour cette approche, sur les propositions des sociologues A.M. Huberman et M.B. Miles telles que je les ai présentées dans le chapitre 4 d'un article de 1997(b), « Concepts et conceptualisation en didactique des langues : pour une épistémologie disciplinaire ».


Il s'agit par cette approche (je cite ces auteurs) d'atteindre progressivement "une cohérence conceptuelle/théorique" en reliant chaque donnée recueillie sur le terrain à d'autres données, puis en les regroupant sous des "éléments conceptuels" (constructs) de plus en plus larges" ; ces éléments conceptuels vont enfin être reliés eux-mêmes dans une "théorie", celle-ci étant définie comme un "cadre conceptuel" consistant en une description des concepts-clés (dimensions, facteurs, variables) ainsi que de leurs relations et interactions.


Cf., ici : "à la différence d'autres approches en sociologie, cette analyse ne découle pas d'un cadre théorique préexistant ; elle s'appuie sur le croisement des données elles-mêmes."


- "L'approche pragmatiste (la confrontation avec la réalité)", que j'ai empruntée au philosophe américain Richard RORTY: voir sur mon site le document 015 en Bibliothèque de travail, "Théories externes versus modélisations internes (Morin-Rorty)".


Cf., ici, "Cette immersion dans le terrain suppose de la part du sociologue une grande modestie, une capacité d'écoute et un respect pour les acteurs avec lesquels il s'entretient. Elle est indispensable pour comprendre ce qui les motive et ce qui les fait tenir ensemble - ou les oppose."


- "L'approche complexe (la variation des perspectives)", qui demande de diversifier les méthodes de recherche, y compris celles empruntées à d'autres disciplines : l'enquête et l'entretien à la sociologie, l'analyse de contenu et l'analyse du discours de classe à la linguistique, l'analyse de l'interlangue et des stratégies d'enseignement et d'apprentissage aux sciences cognitives, etc.


Cf., ici : "La démarche croziérienne se caractérise, enfin, par une très grande ouverture intellectuelle. Loin d'être un cadre d'analyse total, elle permet d'engager le dialogue avec d'autres approches méthodologiques, conceptuelles ou théoriques en sociologie, en science politique, en gestion voire en histoire."


Je me joins à l'hommage rendu à Michel CROZIER.


Christian Puren

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