"Il ne s’agit pas seulement de former à l’IA, mais de former à penser en présence de l’IA."


 

Cette phrase choisie pour le titre de ce billet est extraite d'un article de deux professeurs de Finance à l'université de Paris Dauphine, Serge Darolles et Fabrice Riva, intitulé "Confier la finance à l’intelligence artificielle : quels sont les risques réels ?", 18 mai 2026, publié sur le site TheConversation.fr.

 

J'ai déjà eu l'occasion de montrer que les sciences de gestion (SG) avaient eu régulièrement une certaine avance par rapport à la didactique des langues-cultures (DLC) sur des problématiques que la seconde finissait elle aussi par rencontrer: cf. en particulier mon article 2006f. Cette avance est chronologique, mais aussi qualitative, non seulement parce que cette discipline bénéficie de très nombreux organismes de recherche, mais aussi parce qu'elle dispose de terrains d'observation et d'intervention privilégiés, à savoir les grandes entreprises internationales, qui testent immédiatement et constamment les innovations disponibles. 

 

Ce phénomène se reproduit actuellement concernant l'IA. L'article de S. Darolles et F. Riba est intéressant parce qu'il conforte une préoccupation forte et légitime des chercheurs, formateurs et enseignants en langues, à savoir la nécessité de préserver la prééminence de l'humain, ce que l'UNESCO, dans un rapport de 2025, appelle la "centration sur l'homme". Le passage en question de l'article est le suivant:

 

L’enthousiasme pour l’IA est compréhensible. Les modèles de langage (LLM) peuvent analyser en quelques secondes des milliers d’articles de presse, de rapports d’analystes et de données de marché. Certains fonds d’investissement dont les équipes ont développé des compétences en IA affichent des performances supérieures à celles de leurs pairs, comme le montrent des analyses récentes.

Mais ce constat doit être nuancé. Les gains observés se concentrent dans les fonds discrétionnaires, c’est-à-dire ceux où l’IA assiste un gérant expérimenté plutôt qu’elle ne le remplace. La formule gagnante semble être « l’humain avec la machine », et non « la machine au lieu de l’humain ».

 

Mais une autre remarque me semble encore plus intéressante, parce qu'elle a peut-être un temps d'avance sur les réflexions que peuvent mener actuellement les didacticiens de DLC. Elle concerne la formation à l'IA.

 

Certaines [des sociétés de gestion les plus avancées] empêchent les analystes débutantes et débutants d’utiliser l’IA afin de préserver l’apprentissage par l’expérience.

Ce dernier point souligne un paradoxe. L’IA transforme un métier dont elle pourrait simultanément appauvrir la transmission des compétences. Si les professionnels de demain délèguent d’emblée le processus de décision financière à une machine sans en maîtriser les fondamentaux, ils perdent la capacité critique nécessaire pour détecter ses erreurs. L’enjeu de formation est donc indissociable de la question technologique. Il ne s’agit pas seulement de former à l’IA, mais de former à penser en présence de l’IA.

 

La leçon que l'on peut en tirer en formation initiale des enseignants (qui correspondent à ces "débutants" en entreprise), c'est qu'il est indispensable de les former à la maîtrise des fondamentaux de la discipline pour qu'ils soient capables de faire un usage efficace de l'IA dans leurs classes. Pour reformuler la dernière phrase de cette citation, que j'ai choisie comme titre de ce billet: "Il ne s'agit pas seulement de former les futurs enseignants à l'usage de l'IA, mais les de former à penser didactique en présence de l'IA." L'insertion de l'IA en formation initiale ne doit pas se faire aux dépends de ces fondamentaux.

 

La manière la plus sûre de le faire en formation continue, c'est de partir non des "potentialités technologiques" de l'IA, mais de véritables projets didactiques imposant fortement leur propre logique. C'est ce que je propose actuellement pour ma part avec le projet que j'ai développé depuis le début de 2025 : cf. 2025l pour une première synthèse, et la section "Intelligence artificielle"  de la rubrique "Bibliographies" de mon site, constamment mise à jour.

 

Christian Puren, 18/05/2026