On annonce ce matin le décès d'Edgar Morin à l'âge de 104 ans. Je salue la mémoire de ce grand humaniste "penseur de la complexité" qui m'a beaucoup inspiré dans mes travaux sur la didactique des langues-cultures. Je lui avais consacré tout un chapitre de mon Essai sur l'éclectisme (1994e, chap. 2.2.2. "L’épistémologie complexe d’Edgar Morin"), et je lui avais envoyé cet ouvrage lors de sa parution en 1994. Il est toujours resté ma référence principale quant à la conception souhaitable de ma discipline (cf. par ex. 015, 063), et à sa mission éducative.
Il n'a pas eu le temps, à ma connaissance, de participer à la réflexion sur l'intégration de l'IA générative dans l'éducation par ses acteurs eux-mêmes, enseignants et apprenants, mais je suis sûr qu'il aurait été d'accord avec cette exigence première que partagent sur cette question tous les pédagogues et didacticiens, à savoir "préserver l'humain".
Je reproduis ci-dessous la partie d'hommage à Edgar Morin dans la lettre d'information que l'actuel Président du Réseau Intelligence de la complexité, Michel Paillet, a adressé aujourd'hui même aux membres de cette association :
Ce que nous devons à Edgar Morin est un héritage précieux. Il nous a appris à "distinguer sans séparer, à relier sans confondre". Il nous a donné les mots et les concepts pour penser la complexité sans la mutiler. Avec Jean-Louis Le Moigne, ils ont été les précurseurs, en Francophonie, de cette pensée de la complexité et du constructivisme qui est notre héritage commun.
Cet héritage, loin d'être épuisé, se révèle plus essentiel chaque jour. Car le monde contemporain donne raison à leur intuition fondatrice. Quand ils ont commencé ce travail, dans les années 1970, la pensée simplificatrice régnait sans partage — découper, réduire, isoler. Aujourd'hui, la complexité s'impose à tous, partout, de manière tangible :
- Les crises climatique et écologique entremêlent le local et le global, le technique et le politique, le naturel et l'humain — précisément ce que Morin nommait la "relation dialogique" entre des termes que tout oppose mais qui sont indissociables.
- L'irruption de l'intelligence artificielle bouleverse nos repères cognitifs, éthiques et sociaux, et rend plus urgente que jamais une pensée capable de relier les dimensions techniques, humaines et civilisationnelles.
- La polarisation des sociétés, la fragmentation des discours, la montée des simplismes destructeurs appellent une vigilance citoyenne, épistémique et éthique — la deuxième finalité même de notre réseau.
- Les interdépendances planétaires révélées par les crises sanitaires, économiques et migratoires imposent de contextualiser, de dialoguer, d'assumer les finalités et les intentions. Ce qui était une exigence vécue et expérientielle pour Morin et Le Moigne, perçue par les autres comme théorique, est devenue une condition pratique de survie collective.
À l'époque où ils commençaient leur travail, cette évidence n'était pas encore manifeste. Aujourd'hui, elle s'impose à l'échelle planétaire. La pensée complexe n'est plus une spéculation savante : elle est devenue une nécessité vécue.
Je ne peux que me joindre à cet hommage.
Christian Puren, 30/05/2026
